La Commission tunisienne des analyses financières (CTAF) vient de publier un bulletin d'analyse stratégique consacré au financement du terrorisme, fondé sur les dossiers qu'elle a transmis au Procureur de la République entre 2020 et 2025. Bien plus qu'un simple bilan statistique, ce document met en lumière les principales tendances observées, les profils les plus fréquemment rencontrés ainsi que les signaux d'alerte destinés à renforcer les dispositifs de vigilance des banques, des établissements financiers et de l'ensemble des personnes assujetties*.
Déclarations de soupçon et rapport transmis : définitions
Les déclarations de soupçon reçues correspondent aux signalements transmis par les personnes assujetties lorsqu'elles identifient une opération potentiellement suspecte. Après analyse et recoupement avec différentes sources d'information, seule une partie de ces déclarations donne lieu à un rapport transmis au Procureur de la République, lorsque les éléments réunis justifient une saisine de l'autorité judiciaire. Cette distinction est fondamentale pour interpréter correctement les chiffres présentés dans le bulletin.
Une activité déclarative en forte progression
L'activité déclarative a connu une croissance soutenue au cours des dernières années. Le nombre de déclarations de soupçon reçues est passé de 446 en 2020 à 1 334 en 2025, soit un triplement en cinq ans. Cette progression traduit une montée en puissance de la culture déclarative auprès des établissements assujettis, favorisée notamment par la généralisation de la plateforme GoAML.
Pour autant, les déclarations relatives au financement du terrorisme demeurent très minoritaires. Entre 2021 et 2025, elles n'ont représenté qu'entre 1 % et 4 % de l'ensemble des déclarations reçues, l'immense majorité des signalements concernant des soupçons de blanchiment d'argent.
De la déclaration de soupçon au rapport transmis
Sur l'ensemble de la période étudiée, la CTAF a transmis 69 rapports au Procureur de la République, reposant sur 104 déclarations de soupçon liées au financement du terrorisme. Ce chiffre illustre le rôle de filtre exercé par la Cellule de renseignement financier : toutes les déclarations reçues ne débouchent pas sur une transmission judiciaire, celles-ci faisant l'objet d'analyses approfondies avant toute saisine du parquet.
Les banques et l'Office national des postes demeurent de loin les principaux contributeurs des déclarations ayant conduit à des transmissions. Les compagnies d'assurance, les établissements de microfinance, les établissements de paiement et les sociétés de leasing apparaissent également parmi les déclarants, mais dans des proportions nettement plus modestes.
Des schémas de risque désormais mieux identifiés
L'analyse des dossiers transmis fait ressortir plusieurs facteurs récurrents ayant motivé les déclarations de soupçon. Les liens avec des personnes ou organisations connues pour des activités extrémistes constituent le premier motif de déclaration. Viennent ensuite les mouvements inhabituels sur les comptes, l'utilisation importante d'espèces, l'impossibilité de justifier l'origine ou la destination des fonds, les comptes de transit, les mandats internationaux répétés ainsi que les informations provenant des autorités judiciaires ou sécuritaires.
Le bulletin montre également que les affaires de financement du terrorisme sont fréquemment associées à d'autres formes de criminalité. Les infractions fiscales représentent 28 % des cas analysés, suivies du trafic illicite de migrants (27 %), devant l'escroquerie, l'abus de confiance, le faux et usage de faux, le vol ou encore la contrebande.
Une évolution des moyens de financement
Les instruments financiers utilisés ont également évolué au fil des années. Entre 2020 et 2022, les virements internationaux et les opérations en espèces dominaient largement les dossiers transmis. À partir de 2023, de nouveaux canaux apparaissent plus fréquemment, notamment les transferts interbancaires locaux, les wallets électroniques et les cartes bancaires internationales, traduisant l'adaptation des modes opératoires aux nouveaux moyens de paiement.
Le profil des personnes concernées
Les personnes physiques impliquées dans les dossiers transmis présentent un profil relativement homogène. La tranche d'âge des 31 à 40 ans est la plus représentée, les hommes constituent près des trois quarts des individus concernés et plus de 84 % sont de nationalité tunisienne. La majorité réside en Tunisie, tandis que 16,5 % figurent sur une liste de sanctions financières ciblées.
Du côté des personnes morales, les associations et les sociétés opérant dans le commerce international apparaissent comme les catégories les plus fréquemment rencontrées. La plupart des entités concernées sont établies en Tunisie et leurs dirigeants sont, dans neuf cas sur dix, de nationalité tunisienne.
Une véritable boîte à outils pour les assujettis
Au-delà des statistiques, la principale contribution du bulletin réside dans l'identification d'une série de « red flags » destinés à renforcer la détection des opérations suspectes. La CTAF invite les établissements assujettis à accorder une vigilance particulière aux transferts internationaux en provenance de pays à haut risque, aux dépôts d'espèces suivis de retraits immédiats, aux flux financiers incompatibles avec le profil économique du client, aux associations présentant des mouvements atypiques, ainsi qu'à l'utilisation croissante de moyens de paiement électroniques dans des schémas inhabituels.
En publiant cette analyse stratégique, la CTAF ne se limite pas à dresser un état des lieux des dossiers traités. Elle fournit aux banques, aux institutions financières et aux autres professions assujetties un référentiel opérationnel fondé sur l'expérience acquise au cours de cinq années d'investigations. L'objectif est clair : améliorer la qualité des déclarations de soupçon, renforcer les capacités de détection des réseaux de financement du terrorisme et, plus largement, consolider le dispositif national de lutte contre la criminalité financière.
*Banques et Office National des Postes, Compagnies d’Assurance, de Réassurance, les intermédiaires en Assurance, Établissements de Microfinance, Établissements de Paiement, Sociétés de Leasing
*L'activité déclarative en matière de lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme en Tunisie consiste en l'obligation légale faite aux assujettis désignés par l'article 107 de la loi organique n° 2015-26 du 7 août 2015 relative à la lutte contre le terrorisme et la répression du blanchiment d'argent, telle que modifiée et complétée par la loi organique n° 2019-9 du 23 janvier 2019, de déclarer à la CTAF les opérations financières suspectes.


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