Pour éviter une pénurie d'engrais susceptible de perturber sa production agricole, Washington a pris une décision exceptionnelle : suspendre temporairement les droits compensateurs appliqués aux engrais phosphatés marocains. Derrière cette mesure se cache un constat simple : face à une crise d'approvisionnement, la première puissance mondiale n'a pas trouvé la solution sur son territoire, mais auprès du seul producteur capable de répondre immédiatement à ses besoins, le Maroc.
Le 29 juin, le président Donald Trump a déclaré une urgence fédérale concernant la disponibilité des engrais indispensables à l'agriculture américaine. En vertu de la Section 318 du Tariff Act, l'administration américaine suspend pour une durée maximale de huit mois les droits compensateurs et les dépôts estimatifs imposés depuis 2021 aux engrais phosphatés marocains. La mesure pourra être levée plus tôt si l'état d'urgence prend fin.
Cette décision marque un revirement notable. Les droits compensateurs avaient été instaurés à la suite d'une plainte déposée par Mosaic Company, premier producteur américain d'engrais phosphatés, qui accusait les producteurs marocains et russes de bénéficier de subventions publiques faussant la concurrence. Depuis leur introduction, ces droits ont connu plusieurs ajustements, oscillant entre 2 % et près de 20 %, tandis que les organisations agricoles américaines réclamaient depuis plusieurs années leur suppression afin de préserver la compétitivité du secteur agricole.
Une crise d'approvisionnement devenue stratégique
L'urgence est née de la conjonction de plusieurs facteurs. La fermeture du détroit d'Ormuz a perturbé les exportations saoudiennes de phosphates ainsi que le commerce mondial du soufre, matière première indispensable à la fabrication de l'acide phosphorique. Cette désorganisation a provoqué une forte hausse des coûts de production, affectant l'ensemble de l'industrie, y compris Mosaic, contrainte de réduire sa production sur plusieurs sites américains.
Dans le même temps, le prix des engrais phosphatés a bondi de plus de 40 % sur un an, atteignant 778 dollars la tonne courte au moment où les agriculteurs américains préparaient leurs campagnes d'épandage. La Maison Blanche estime dès lors que la production nationale ne suffit plus à garantir la sécurité des approvisionnements, particulièrement lors des pics saisonniers de consommation.
Pourquoi le Maroc ?
Le choix du Maroc ne tient pas uniquement à l'importance de ses réserves, qui représentent près de 70 % des ressources mondiales de phosphate. Il s'explique surtout par la capacité du groupe OCP à maîtriser l'ensemble de la chaîne de valeur, depuis l'extraction du minerai jusqu'à la production d'acide phosphorique et d'engrais finis, en passant par une logistique intégrée capable de rediriger rapidement les flux commerciaux.
Le Maroc apparaît ainsi comme le seul fournisseur en mesure d'augmenter rapidement ses livraisons vers le marché américain. En 2024, les États-Unis ont importé plus de 22 000 tonnes de phosphates de calcium marocains, pour une valeur d'environ 11,5 millions de dollars, selon les statistiques du commerce international (UN Comtrade).
Cette décision illustre une réalité désormais assumée par Washington : le phosphate n'est plus seulement une matière première industrielle, mais une ressource stratégique au même titre que l'énergie ou certains métaux critiques.
Une opportunité qui n'a pas concerné la Tunisie
La Tunisie, pourtant producteur historique de phosphate et acteur reconnu dans la fabrication d'acide phosphorique, n'a pas bénéficié de cette ouverture exceptionnelle. La raison n'est pas liée à la qualité de ses produits, mais à l'absence de relations commerciales significatives avec le marché américain dans cette filière.
Contrairement au Maroc, les exportations tunisiennes d'engrais phosphatés vers les États-Unis sont demeurées limitées et irrégulières. En 2024, elles avaient atteint 119,7 millions de dinars, essentiellement sous forme de DAP (phosphate diammonique) et de TSP (superphosphate triple), auxquels s'ajoutaient 12,6 millions de dinars de phosphate de calcium (DCP). Ces produits représentaient alors 6,6 % des exportations tunisiennes vers les États-Unis, très loin derrière l'huile d'olive.
Cette performance n'a toutefois pas été durable. En 2025, les exportations d'engrais vers les États-Unis sont tombées à 0,6 million de dinars, tandis que les exportations de DCP se limitaient à 9 millions de dinars. Au cours des cinq premiers mois de 2026, la Tunisie n'a enregistré aucune exportation d'engrais phosphatés vers le marché américain, seules des ventes de DCP, d'un montant de 3,4 millions de dinars, ayant été réalisées.
Une leçon pour la Tunisie
L'épisode américain rappelle qu'en matière de ressources naturelles, les réserves ne suffisent pas. Ce sont les chaînes d'approvisionnement, la fiabilité industrielle et les relations commerciales construites sur plusieurs années qui déterminent les fournisseurs auxquels les marchés stratégiques font appel en période de crise.
Pour la Tunisie, cette évolution met en évidence l'urgence d'accélérer la transformation du secteur : valoriser le gisement de Sra Ouertane, restaurer durablement la capacité de production de la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG), moderniser l'outil industriel du Groupe Chimique Tunisien (GCT), poursuivre leur restructuration et mobiliser les financements des institutions internationales, notamment de la BERD, afin de renforcer l'attractivité du secteur auprès des investisseurs.
En définitive, la décision américaine ne constitue pas seulement un succès commercial pour le Maroc. Elle révèle que, dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, l'accès aux marchés stratégiques se construit longtemps avant les situations d'urgence. La géologie offre un potentiel ; la compétitivité, la fiabilité industrielle et la présence commerciale déterminent, elles, les véritables gagnants lorsque les chaînes d'approvisionnement mondiales sont mises sous tension.


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