La filière tunisienne de l’eau minérale affirme fonctionner à pleine capacité, alors que la demande dépasse de près de 30 % son niveau habituel. Les stocks constitués durant l’hiver seraient désormais épuisés, fragilisant davantage un marché déjà perturbé par les coupures d’électricité et les difficultés de distribution.
La pénurie d’eau minérale observée depuis plusieurs semaines en Tunisie ne relève plus d’un simple retard ponctuel dans l’approvisionnement des commerces. Dans un communiqué publié mercredi 26 août 2026, la Chambre syndicale nationale des fabricants de boissons non alcoolisées annonce que les unités d’embouteillage fonctionnent à leur capacité maximale et que les stocks constitués pendant l’hiver pour répondre au pic estival ont été entièrement consommés.
La profession attribue cette situation à la combinaison de deux facteurs. Le premier est une hausse exceptionnelle de la demande, estimée à près de 30 % par rapport aux niveaux habituels, sous l’effet des vagues de chaleur. Le second tient aux coupures répétées d’électricité, qui auraient contraint certaines usines à suspendre temporairement leur production.
Le secteur ne disposerait donc plus de la réserve nécessaire pour compenser une nouvelle panne industrielle, une interruption électrique prolongée ou une persistance des températures extrêmes.
Des usines à pleine capacité, mais un marché toujours sous tension
Selon la Chambre syndicale, la totalité de la capacité nationale est actuellement mobilisée. Les producteurs participent à des réunions périodiques avec le ministère du Commerce et du Développement des exportations ainsi qu’avec l’Office national du thermalisme et de l’hydrothérapie. Ces réunions doivent permettre de suivre les quantités produites et d’orienter les volumes disponibles vers les régions où les besoins sont les plus importants.
La filière tunisienne compte 31 unités de conditionnement, réparties dans 13 gouvernorats. Leur capacité globale a été évaluée en juillet par l’Office du thermalisme à environ 520 000 bouteilles par heure, tandis que les besoins nationaux pouvaient atteindre 10 millions de litres par jour pendant les périodes de forte consommation.
Ces deux données ne sont pas directement comparables : la capacité est exprimée en nombre de bouteilles, sans ventilation par format, alors que la demande est calculée en litres. Elles montrent néanmoins que l’industrie tunisienne dispose d’un appareil productif important, mais appelé à fonctionner avec une marge réduite lorsque la consommation atteint des niveaux exceptionnels.
La production nationale avait atteint environ 2,7 milliards de litres en 2024, selon les chiffres issus du rapport national sur le secteur de l’eau. D’autres communications de l’Office du thermalisme l’ont arrondie à 3 milliards de litres. La consommation moyenne s’établissait alors autour de 244 litres par habitant et par an, confirmant que l’eau embouteillée est devenue un produit de consommation courante et non plus un marché de niche.
Durant les neuf premiers mois de 2025, la consommation avait déjà progressé de 8 %, à environ 2,1 milliards de litres, pour une valeur proche de 790 millions de dinars. La poussée observée pendant l’été 2026 intervient donc sur un marché structurellement orienté à la hausse.
À quoi correspondent les « stocks stratégiques » ?
L’expression employée par les industriels mérite d’être précisée. Dans ce cas, elle semble désigner les volumes commerciaux accumulés pendant l’hiver, lorsque la demande est plus faible, afin de couvrir l’écart entre la capacité de production courante et la consommation estivale.
Il ne s’agit pas nécessairement d’un stock public ou d’une réserve nationale soumise à une obligation réglementaire comparable aux stocks de céréales, de médicaments ou de produits pétroliers. Les volumes concernés, leur répartition entre les entreprises et leur équivalent en jours de consommation n’ont pas été communiqués.
L’épuisement de ces réserves constitue néanmoins un signal économique important. En temps normal, les stocks permettent aux producteurs et aux distributeurs d’absorber les fluctuations de la demande et les interruptions temporaires de la production. Une fois ce coussin consommé, chaque bouteille livrée au marché dépend presque directement du rythme quotidien des lignes d’embouteillage et de la logistique.
Une panne électrique de quelques heures, un problème technique sur une ligne, un retard dans l’approvisionnement en préformes de bouteilles ou une perturbation du transport peut alors se traduire rapidement par des rayons vides.
Les coupures électriques fragilisent toute la chaîne
Les producteurs placent les interruptions d’électricité parmi les principales causes de la crise. Certaines unités auraient dû arrêter temporairement leurs équipements, avec un effet immédiat sur les volumes conditionnés.
Dans une usine d’embouteillage, une coupure ne correspond pas toujours à une simple perte de production limitée à la durée de l’interruption. L’arrêt puis le redémarrage peuvent nécessiter des contrôles, un nettoyage des installations et une vérification de la conformité sanitaire. Des équipements sensibles peuvent également être endommagés par les coupures ou les variations de tension.
L’incidence économique exacte reste toutefois inconnue. Ni le nombre d’unités concernées, ni la durée cumulée des arrêts, ni le volume de production perdu n’ont été publiés. La STEG n’a pas non plus communiqué de bilan spécifique permettant de relier les interruptions électriques aux difficultés du secteur.
Cette absence de données empêche encore de mesurer la part respective de la hausse de la demande, des arrêts industriels et des dysfonctionnements dans la distribution.
Une pénurie qui ne peut pas être expliquée uniquement par la spéculation
Depuis le début des tensions, les autorités ont intensifié les contrôles dans les commerces, les entrepôts et les circuits de distribution. Plusieurs infractions ont été relevées : majorations illégales de prix, refus de vente, vente conditionnée et dissimulation de marchandises.
Ces pratiques peuvent aggraver localement les ruptures et renchérir le prix payé par le consommateur. Elles ne suffisent cependant pas à expliquer l’ensemble du phénomène.
La Chambre syndicale rejette les accusations selon lesquelles les industriels retiendraient volontairement les bouteilles afin d’organiser la pénurie. Elle estime qu’une telle stratégie serait économiquement peu rationnelle, puisque la demande exceptionnelle devrait diminuer avec le recul des températures et que les volumes stockés risqueraient ensuite de se retrouver face à une consommation moins forte.
Cette position est celle des producteurs et doit être rapprochée des résultats des contrôles administratifs. Une distinction reste nécessaire entre trois niveaux de la chaîne : la production industrielle, le commerce de gros et la distribution au détail. Des capacités industrielles saturées peuvent coexister avec des pratiques spéculatives chez certains intermédiaires.
Le problème se situe aussi dans le stockage et la distribution
La production nationale n’est pas le seul déterminant de la disponibilité de l’eau dans les commerces. L’acheminement de volumes très importants pendant une courte période exige une flotte de transport suffisante, des entrepôts adaptés et une organisation capable de modifier rapidement la répartition régionale.
La demande n’augmente pas uniformément sur l’ensemble du territoire. Les zones touristiques, les grandes villes et les régions confrontées à des perturbations de l’eau courante peuvent enregistrer des besoins beaucoup plus importants que la moyenne nationale.
Lorsque les stocks industriels sont épuisés, la performance du système dépend davantage de la rotation des camions, de la disponibilité des palettes, des emballages et des espaces de stockage. Une production quotidienne élevée ne garantit donc pas automatiquement la présence du produit dans chaque point de vente.
La multiplication des achats de précaution peut également amplifier le déséquilibre. Lorsqu’un ménage achète plusieurs packs par crainte d’une rupture, il accroît momentanément la demande et réduit les quantités accessibles aux autres consommateurs. Ce comportement ne crée pas la pénurie initiale, mais peut en prolonger les effets.
Un secteur important, mais une marge de sécurité insuffisante
L’industrie des eaux conditionnées représente plusieurs milliers d’emplois. Les données communiquées par l’Office du thermalisme font état d’environ 5 000 emplois directs et de 15 000 emplois indirects, notamment dans le transport, l’emballage, la distribution et le commerce.
Son développement s’est accompagné de nouvelles unités et d’investissements destinés à accroître les capacités. Quatre projets supplémentaires avaient notamment été annoncés à Kasserine, Zaghouan et Ben Arous, avec une production annuelle attendue de 404 millions de litres.
La crise de l’été 2026 montre toutefois que l’augmentation de la capacité nominale ne suffit pas. La résilience du secteur dépend également de la stabilité de l’électricité, du dimensionnement des stocks saisonniers, de la disponibilité des emballages et de la capacité logistique.
Elle pose aussi la question de la planification. Les besoins estivaux sont récurrents et les périodes de chaleur deviennent plus longues et plus intenses. Les stocks constitués sur la base des consommations passées peuvent donc devenir insuffisants si la demande continue de progresser.
Le retour à la normale dépendra surtout des températures
La Chambre syndicale prévoit une détente progressive avec la baisse des températures. Une diminution de la demande permettrait à la production quotidienne de dépasser à nouveau la consommation, puis aux industriels de reconstituer leurs stocks.
À court terme, la situation reste cependant fragile. Les usines déclarent fonctionner à pleine capacité et ne disposent plus de réserves permettant d’absorber un nouveau choc. La normalisation dépendra donc de la continuité de la production, de la baisse effective de la consommation et de l’efficacité de la distribution régionale.
Les prochaines données attendues devront préciser le volume initial des stocks, les quantités produites quotidiennement, les pertes occasionnées par les coupures électriques et le calendrier de reconstitution des réserves. Sans ces éléments, l’épuisement annoncé reste un constat important, mais encore insuffisamment chiffré pour mesurer exactement l’ampleur du déficit entre l’offre et la demande.


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