Valeur sélectionnée :

Sociétés Analyses financières Technique
Publicité
Publicité
ECONOMIE

Le cash au-delà des 30 milliards : causes, risques et leviers d’action pour la Tunisie

Le cash au-delà des 30 milliards : causes, risques et leviers d’action pour la Tunisie

Les billets et monnaies en circulation ont dépassé, pour la première fois, le seuil des 30 milliards de dinars. Si ce montant spectaculaire doit être relativisé par la croissance nominale de l’économie, l’évolution de deux indicateurs — le taux de monétisation et le taux de fiduciarisation — révèle une dépendance structurelle de plus en plus forte à l’égard des espèces.

Vendredi 21 août 2026, les billets et monnaies en circulation en Tunisie ont atteint 30,040 milliards de dinars, contre 25,902 milliards un an auparavant. En douze mois, l’encours du cash a ainsi augmenté de 4,138 milliards de dinars, soit une progression de près de 16 %, selon les données de la Banque centrale de Tunisie.

Le franchissement des 30 milliards de dinars constitue un seuil symbolique. Mais, pris isolément, ce montant ne permet pas de conclure à une dérive monétaire. Dans une économie où les prix, les revenus nominaux et la valeur des transactions augmentent, il est naturel que les besoins en moyens de paiement progressent également.

La véritable question n’est donc pas seulement de savoir combien de milliards de dinars circulent sous forme de billets et de pièces. Elle consiste surtout à déterminer si le cash augmente plus rapidement que la masse monétaire et que la richesse produite par l’économie.

1. Les 30 milliards ne sont que la partie visible du phénomène.

Pour apprécier correctement la place prise par les espèces, trois indicateurs doivent être lus ensemble.

Le taux de monétisation rapporte la masse monétaire M3 au PIB nominal. Il mesure le poids de la monnaie au regard de la taille de l’économie et constitue un indicateur de sa profondeur financière.

Le taux de fiduciarisation, également appelé taux de préférence pour les espèces, rapporte les billets et monnaies en circulation à M3. Il indique quelle proportion de la masse monétaire est détenue sous forme fiduciaire plutôt que sous forme de dépôts ou d’autres avoirs monétaires.

Enfin, le taux d’intensité fiduciaire rapporte directement les billets et monnaies en circulation au PIB nominal. Il mesure le poids du cash relativement à l’activité économique.

Ces trois indicateurs sont reliés par une identité simple :

Intensité fiduciaire de l’économie = taux de fiduciarisation × taux de monétisation

Autrement dit :

BMC/PIB = BMC/M3 × M3/PIB

Cette relation permet de comprendre que l’intensité fiduciaire peut augmenter sous l’effet de deux mouvements : une masse monétaire qui progresse plus rapidement que le PIB et, au sein de cette masse monétaire, une part croissante détenue sous forme de billets et de pièces.

Sources : Banque centrale de Tunisie ; calculs Tera Finances.

En 2014, les billets et monnaies en circulation représentaient 10 % du PIB nominal. Cette proportion est passée à 13,1 % en 2021, puis à 15,6 % en 2025 et à 16,3 % en juin 2026. En un peu plus d’une décennie, l’intensité fiduciaire de l’économie tunisienne a ainsi gagné 6,3 points, soit une augmentation relative de 63 %.

L’évolution en valeur absolue est encore plus spectaculaire. Entre 2014 et juin 2026, les billets et monnaies en circulation sont passés de 8,5 à 29,3 milliards de dinars, soit une hausse de près de 245 %. Sur la même période, le PIB nominal a progressé d’environ 110 % et M3 de 173 %. Le cash a donc augmenté beaucoup plus rapidement que la taille nominale de l’économie, mais également plus vite que l’ensemble de la masse monétaire.

La période récente renforce ce constat. Entre 2021 et 2025, M3 a progressé de 45 %, tandis que les billets et monnaies en circulation ont augmenté de plus de 56 %. Puis, entre décembre 2025 et juin 2026, le taux de monétisation a légèrement reculé, de 85,1 % à 84,8 %, alors que le taux de fiduciarisation a bondi de 18,3 % à 19,2 %.

Ainsi, même lorsque le poids global de la monnaie dans l’économie se stabilise, sa composition continue de se déplacer en faveur des espèces. Le franchissement des 30 milliards de dinars ne constitue donc pas un événement isolé. Il représente l’aboutissement provisoire d’une tendance engagée depuis plusieurs années.

Comme nous l’avions montré dans notre précédente note, « Le paradoxe monétaire tunisien : une monétisation en trompe-l’œil », une économie ne devient pas nécessairement plus financiarisée simplement parce que sa masse monétaire augmente. Encore faut-il que cette monnaie soit davantage captée par le système bancaire et mobilisée pour financer l’activité productive.

2. Pourquoi les Tunisiens utilisent-ils toujours plus de cash ?

La montée des espèces ne résulte pas d’une cause unique. Elle procède d’une combinaison de facteurs économiques, institutionnels, fiscaux et comportementaux.

La réforme des chèques a accéléré le mouvement

La loi n° 2024-41 du 2 août 2024 a profondément remanié le Code de commerce afin de prévenir l’émission de chèques sans provision et de restaurer la vocation initiale du chèque : celle d’un instrument de paiement, et non d’un instrument de crédit ou de garantie.

Entrée pleinement en vigueur le 2 février 2025, cette réforme a davantage encadré l’attribution des chéquiers, plafonné les montants autorisés et mis fin, dans les faits, à l’utilisation largement répandue des chèques postdatés pour financer des achats à crédit.

Pendant de nombreuses années, ménages, commerçants et petites entreprises ont utilisé ces chèques comme une forme de crédit informel. Ils permettaient d’échelonner le paiement d’un équipement, de financer un besoin de consommation ou de combler temporairement un manque de trésorerie.

La réforme était nécessaire pour réduire les incidents de paiement et les drames judiciaires liés aux chèques sans provision. Mais elle a également supprimé un instrument de financement informel sans que des solutions de remplacement suffisamment accessibles — cartes de crédit, crédits à la consommation, traites, paiements fractionnés réglementés — soient immédiatement disponibles pour tous.

Une partie des transactions s’est ainsi reportée vers les espèces. Cet effet de substitution ne suffit pas, à lui seul, à expliquer l’ensemble de la hausse, mais il a clairement accéléré une tendance déjà ancienne.

Une inclusion financière encore insuffisante

La dépendance au cash reflète également les limites de l’inclusion financière en Tunisie. Une partie de la population ne dispose toujours pas d’un accès régulier et abordable aux services bancaires. D’autres personnes possèdent un compte, mais ne l’utilisent que pour recevoir un salaire ou une prestation avant d’en retirer rapidement l’essentiel.

La détention d’un compte bancaire ne signifie donc pas nécessairement une intégration effective au système financier. L’inclusion financière suppose aussi un accès simple aux paiements électroniques, au crédit, à l’épargne, aux applications bancaires et aux réseaux d’acceptation des cartes.

Lorsque les commerçants n’acceptent pas les paiements électroniques, que les services numériques sont difficiles d’accès ou que leur usage demeure mal maîtrisé, le cash conserve son avantage immédiat : il est universellement accepté, instantané et ne dépend d’aucune infrastructure.

Les frais bancaires et la recherche de simplicité

Le coût des services bancaires constitue un autre facteur. Frais de tenue de compte, commissions sur certaines opérations, cotisations de cartes, coûts des virements ou commissions supportées par les commerçants peuvent inciter les particuliers et les agents économiques à privilégier les espèces.

À cela s’ajoute une recherche de simplicité. Le paiement en cash ne nécessite ni terminal, ni application, ni délai de traitement. Pour de nombreuses petites transactions, il reste perçu comme plus direct et plus pratique.

Le refus de la traçabilité

La préférence pour les espèces peut aussi répondre à une volonté de préserver la confidentialité des opérations. Certains agents souhaitent limiter la traçabilité de leurs soldes, retraits, dépôts ou habitudes de consommation.

Dans d’autres cas, l’objectif est plus clairement de soustraire des transactions commerciales ou civiles au regard des banques, de l’administration fiscale ou de la justice. Contrairement aux paiements par virement, carte ou chèque, une transaction en espèces laisse peu de traces et permet plus facilement de dissimuler l’identité des parties, le montant échangé ou la nature de l’opération.

Il serait toutefois abusif d’assimiler toute utilisation du cash à une activité illégale. Les espèces restent un moyen de paiement légitime. Le problème apparaît lorsque leur utilisation devient le support privilégié de transactions volontairement dissimulées.

L’économie informelle et la pression fiscale

La progression du cash est enfin étroitement liée au poids de l’économie informelle. Les activités non déclarées, les ventes sans facture, les rémunérations dissimulées ou la sous-déclaration des revenus reposent principalement sur les espèces.

Ce comportement peut être motivé par la volonté d’échapper à l’impôt, mais il s’inscrit aussi dans un environnement où la fiscalité est souvent perçue comme lourde, complexe et instable. La multiplication des obligations déclaratives, la diversité des prélèvements et les coûts administratifs de la conformité peuvent pousser certaines petites activités vers l’informel.

Cette pression ne justifie pas la fraude. Elle aide toutefois à comprendre pourquoi une partie des agents économiques considère le cash comme un moyen de rester en dehors du système formel.

À ces facteurs structurels s’ajoutent des éléments plus conjoncturels : inflation, dépenses estivales, retour des Tunisiens résidant à l’étranger, activité touristique, fêtes religieuses et constitution d’encaisses de précaution. Ils peuvent provoquer des accélérations ponctuelles, mais n’expliquent pas la hausse continue observée depuis 2014.

3. Quand le cash augmente, toute l’économie en supporte le coût

L’augmentation de la monnaie fiduciaire n’est pas neutre. Lorsqu’une part croissante de la monnaie est retirée des comptes pour être conservée ou échangée sous forme d’espèces, elle alimente moins directement les mécanismes d’intermédiation financière.

Une capacité de financement bancaire affaiblie

Les dépôts constituent une ressource essentielle pour les banques. Ils permettent, avec les autres ressources collectées et sous réserve des contraintes prudentielles, de financer les crédits accordés aux ménages et aux entreprises.

Lorsque les retraits d’espèces augmentent durablement, les banques perdent une partie de leurs ressources liquides. Elles doivent alors mobiliser d’autres financements, réduire certains emplois ou recourir davantage au refinancement de la Banque centrale.

Il ne faut pas en déduire qu’un dinar retiré entraîne mécaniquement un dinar de crédit en moins. Mais une fuite persistante de la monnaie vers les espèces renchérit la gestion de la liquidité bancaire et limite la capacité du système financier à transformer l’épargne en financement productif.

Une politique monétaire moins efficace

La politique monétaire se transmet principalement par le système bancaire : taux d’intérêt, conditions de crédit, réserves obligatoires et coût du refinancement. Lorsque davantage de monnaie circule en dehors des dépôts, une partie croissante des transactions devient moins sensible à ces instruments.

La Banque centrale conserve naturellement la maîtrise de l’émission monétaire. Mais la progression du cash affaiblit la transmission de ses décisions à l’économie réelle, complique la prévision des besoins de liquidité et rend la régulation monétaire plus délicate.

Une érosion des recettes fiscales

L’utilisation intensive des espèces facilite la dissimulation du chiffre d’affaires, des revenus et de certaines transactions patrimoniales. Elle réduit ainsi les bases imposables et amenuise les recettes de l’État.

Cette érosion fiscale entretient un cercle vicieux : lorsque les recettes diminuent, la pression tend à se concentrer davantage sur les salariés, les entreprises organisées et les contribuables déjà identifiés. Le secteur formel supporte alors une charge croissante tandis qu’une partie de l’activité économique échappe à l’impôt.

La montée du cash devient ainsi un facteur d’injustice fiscale entre ceux dont les revenus et les opérations sont intégralement traçables et ceux qui peuvent les dissimuler.

Des risques accrus de blanchiment et de criminalité financière

En raison de sa faible traçabilité, le cash constitue également un vecteur privilégié pour le blanchiment d’argent, la corruption, la contrebande et le financement d’activités illicites.

Une économie fortement dépendante des espèces rend plus difficile l’identification de l’origine des fonds et la reconstitution des chaînes de transactions. Elle augmente les coûts de contrôle pour les banques, l’administration fiscale, les douanes et les autorités judiciaires.

À cela s’ajoutent les coûts matériels de la monnaie fiduciaire : impression, transport sécurisé, alimentation des distributeurs, comptage, stockage, assurance, lutte contre la contrefaçon et risques de vol.

4. Le véritable enjeu : faire reculer le cash sans exclure

Le dépassement des 30 milliards de dinars ne doit donc pas être interprété comme un signal d’alarme en raison de son seul montant. Ce qui mérite l’attention, c’est la progression simultanée du taux de monétisation et du taux de fiduciarisation, qui porte l’intensité fiduciaire de l’économie tunisienne à un niveau historiquement élevé.

Entre 2014 et juin 2026, le taux de monétisation est passé de 65,3 % à 84,8 %. Mais, dans le même temps, la part du cash dans M3 a progressé de 15,3 % à 19,2 %. La Tunisie dispose donc de davantage de monnaie relativement à son PIB, tout en conservant une proportion croissante de cette monnaie sous forme d’espèces.

La réponse ne peut pas consister à déclarer la guerre au cash ou à imposer brutalement la dématérialisation. Elle doit rendre les solutions formelles plus avantageuses : une fiscalité moins lourde, plus stable et plus simple, des services bancaires moins coûteux, des paiements électroniques accessibles, des réseaux d’acceptation plus étendus, des solutions réglementées de paiement fractionné et une inclusion financière réellement effective.

La véritable transition commencera lorsque déposer, transférer ou payer par voie électronique deviendra plus simple, moins coûteux et plus sûr que de conserver des billets. Tant que cette condition ne sera pas remplie, le cash restera non seulement un moyen de paiement, mais aussi le symptôme visible des fragilités financières, fiscales et institutionnelles de l’économie tunisienne.

0 Connectez-vous pour aimer et mettre en favori.

Commentaires (0)

Connectez-vous pour commenter.