Entre fin 2021 et juillet 2026, les billets et monnaies en circulation ont augmenté de près de 73 % en Tunisie. Cette progression spectaculaire pourrait laisser penser que les agents économiques retirent massivement leur argent des banques pour le conserver sous forme liquide. Les chiffres racontent pourtant une histoire différente.
Sur la même période, les dépôts bancaires et postaux ont progressé de 47,6 %, passant de 84,5 à 124,6 milliards de dinars. En valeur absolue, leur augmentation atteint 40,1 milliards de dinars, contre 12,6 milliards pour la monnaie fiduciaire.
Autrement dit, le cash a fortement augmenté, mais les dépôts n’ont pas fui le système bancaire. Ils ont, eux aussi, largement « débordé ».

Une masse monétaire plus dynamique que le PIB nominal
Dans le scénario retenant une croissance économique de 2,6 % sur l’ensemble de l’année 2026, le PIB réel de la Tunisie aurait progressé d’environ 10 % en cumul depuis 2021, soit un rythme annuel moyen proche de 1,9 %.
Aux prix courants, l’évolution est beaucoup plus prononcée. Le PIB nominal passerait de 131,5 milliards de dinars en 2021 à environ 186,3 milliards en 2026. L’augmentation cumulée atteindrait ainsi 41,7 %, soit une croissance annuelle moyenne de 7,2 %, inflation comprise.
La masse monétaire au sens de M3 a cependant progressé encore plus rapidement. Elle est passée de 101,3 milliards de dinars en décembre 2021 à 154 milliards en juillet 2026, soit une hausse de 52,1 %.
La croissance de M3 dépasse donc celle du PIB nominal de 10,4 points de pourcentage. Ce décalage signifie que la quantité de monnaie disponible dans l’économie s’est accrue plus rapidement que la valeur nominale des biens et services produits.
À titre indicatif, le rapport entre M3 et le PIB nominal passerait d’environ 77 % en 2021 à près de 83 % en 2026. Cette dernière comparaison doit néanmoins être interprétée avec prudence, puisqu’elle rapproche un encours monétaire arrêté à juillet d’une estimation du PIB portant sur l’ensemble de l’année.
Le cash progresse, mais reste minoritaire dans M3
Les billets et monnaies en circulation sont passés de 17,2 milliards de dinars fin 2021 à 29,8 milliards en juillet 2026. Leur progression cumulée atteint 72,8 %, soit un rythme sensiblement supérieur à celui de M3.
Le poids du cash dans la masse monétaire est ainsi passé d’environ 17 % à un peu plus de 19 %. Il existe donc bien un renforcement de la préférence pour la monnaie fiduciaire.
Cette évolution peut s’expliquer par plusieurs facteurs : la hausse générale des prix, qui accroît les besoins en numéraire, l’augmentation de la valeur nominale des transactions, la place encore importante des paiements en espèces, le poids de l’économie informelle ou encore la volonté des agents économiques de constituer des encaisses de précaution.

Les données monétaires agrégées ne permettent toutefois pas de mesurer précisément la contribution respective de chacun de ces facteurs.
Dans tous les cas, une préférence plus marquée pour les billets traduit avant tout une modification de la répartition de la monnaie entre dépôts et numéraire au sein de l’économie, plutôt qu’une disparition de cette monnaie du système financier national.
Plus de 40 milliards de dinars de dépôts supplémentaires
La progression des dépôts est moins spectaculaire en pourcentage que celle du cash, mais elle est nettement plus importante en valeur absolue.

Toutes les grandes catégories enregistrent ainsi une progression substantielle. L’épargne postale et les dépôts à vue auprès de la Poste affichent les hausses relatives les plus fortes, tandis que les comptes d’épargne bancaires augmentent de plus de moitié.
Les dépôts bancaires et postaux ont gagné 40,1 milliards de dinars sur la période. Leur augmentation représente plus de trois fois celle des billets et monnaies en circulation.
Sur l’accroissement cumulé des deux grandes composantes — dépôts et cash — environ trois quarts ont donc pris la forme de dépôts, contre un quart sous forme fiduciaire. Le système financier a ainsi capté la majeure partie de la monnaie supplémentaire mise en circulation dans l’économie.
Les dépôts des non-résidents progressent également.
Les ressources collectées auprès des non-résidents se sont également améliorées, à un rythme toutefois plus modéré. Leurs dépôts sont passés d’environ 16 milliards de dinars fin 2021 à 19,1 milliards en juillet 2026, soit une hausse cumulée de 19,4 %.
Cette évolution représente 3,1 milliards de dinars de ressources supplémentaires pour les établissements concernés. Elle complète la forte progression des dépôts des résidents, même si les dépôts des non-résidents ne sont pas intégrés de la même manière dans la définition de la masse monétaire nationale.

La hausse des dépôts renforce les ressources de financement dont dispose le secteur bancaire. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, de conclure à une amélioration du financement de l’économie réelle. La transformation de ces ressources en crédits aux entreprises et aux particuliers dépend notamment de la demande de financement, des conditions d’octroi des banques, du niveau des risques et de l’orientation d’une partie de la liquidité vers le financement de l’État.
Les deux compartiments se sont remplis simultanément.
Lorsqu’un ménage retire des fonds de son compte pour conserver des billets, la composition de la masse monétaire change : les dépôts diminuent et la monnaie fiduciaire augmente. Mais l’opération ne provoque pas nécessairement une augmentation de M3, puisque les deux formes de monnaie en font partie.
Or, entre 2021 et juillet 2026, le cash n’a pas progressé au détriment des dépôts. Les deux composantes ont augmenté simultanément :
- La monnaie fiduciaire a gagné 12,6 milliards de dinars ;
- Les dépôts bancaires et postaux ont gagné 40,1 milliards ;
- M3 a augmenté de 52,7 milliards,
La hausse des billets reflète donc moins un transfert massif hors des banques qu’une expansion générale de la quantité de monnaie dans l’économie. Le vase bancaire ne s’est pas vidé : il s’est rempli, tandis qu’une partie de la monnaie supplémentaire s’est également déversée dans le circuit fiduciaire.
Le véritable enjeu : l’usage de cette monnaie supplémentaire
La question essentielle n’est donc pas seulement de savoir pourquoi le cash augmente, mais ce que finance l’expansion globale de la masse monétaire.
Si la masse monétaire progresse durablement plus vite que la production réelle, les ressources supplémentaires peuvent alimenter plusieurs circuits : la hausse des prix, les importations, le crédit aux entreprises et aux particuliers, l’acquisition d’actifs ou encore l’accumulation d’encaisses liquides. Elles peuvent également être orientées vers le financement de l’État, à travers la souscription de titres publics, notamment les bons du Trésor.
Cette relation n’est ni automatique ni instantanée. Elle dépend de la vitesse de circulation de la monnaie, du comportement d’épargne des ménages, de la politique de crédit des banques et de la capacité de l’économie à accroître son offre de biens et de services.
Mais l’écart observé depuis 2021 mérite d’être surveillé. En cinq ans, la Tunisie n’a pas simplement connu une hausse du cash : elle a enregistré une expansion monétaire généralisée, beaucoup plus rapide que la croissance réelle et sensiblement supérieure à celle du PIB nominal.
Le phénomène ne révèle donc pas une désertification des banques. Il montre plutôt qu’une quantité croissante de monnaie s’est accumulée dans l’ensemble de l’économie, aussi bien sur les comptes que dans les portefeuilles.
Sources : Banque centrale de Tunisie, Institut national de la statistique et calculs Tera Finances.


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