Chaque année, la publication des résultats des banques provoque le même débat. Les bénéfices élevés alimentent les critiques, parfois même l'indignation. Beaucoup s'interrogent : comment expliquer que les banques continuent de gagner autant d'argent alors que la croissance économique demeure faible, que les difficultés des entreprises persistent et que le pouvoir d'achat des ménages continue de se dégrader ?
À première vue, la question paraît légitime. Pourtant, elle est souvent posée sous un mauvais angle. Car le véritable sujet n'est pas de savoir si les banques doivent ou non être bénéficiaires. Une banque rentable est une bonne nouvelle pour la stabilité du système financier. Le véritable débat porte davantage sur la manière dont ces bénéfices sont aujourd'hui générés et sur les conséquences que cette évolution peut avoir pour le financement de l'économie.
Les résultats publiés au titre de l'exercice 2025 illustrent parfaitement cette mutation. Les douze banques cotées ont dégagé un bénéfice social cumulé de 1 570,7 millions de dinars, en progression limitée de 1,5 % après des hausses de 17,6 % en 2022, 5,6 % en 2023 et 8,2 % en 2024. Derrière cette apparente stabilité se cache pourtant une profonde transformation de leur modèle économique.
Faire des bénéfices n'est pas un problème.
Dans le débat public, on oublie souvent une évidence : une banque n'est pas une entreprise comme les autres.
L'essentiel des ressources qu'elle utilise ne lui appartient pas. Elles proviennent des dépôts confiés par les ménages, les entreprises et les institutions. Chaque crédit accordé engage donc indirectement l'épargne de milliers de déposants.
Dans ces conditions, la première responsabilité d'une banque n'est pas de financer tous les projets qui lui sont présentés. Sa première responsabilité est de protéger les dépôts qui lui sont confiés.
C'est précisément pour cette raison que les banques sont soumises à des règles prudentielles parmi les plus strictes de toute l'économie. Les exigences de la Banque centrale et les accords internationaux de Bâle leur imposent de disposer en permanence de fonds propres suffisants pour couvrir les risques qu'elles prennent.
Accorder des crédits à des emprunteurs insuffisamment solvables peut certes répondre à une logique sociale ou politique, mais cela reviendrait également à faire supporter ce risque aux déposants.
Or une banque n'a pas vocation à devenir un organisme d'assistance. Son métier consiste avant tout à transformer une épargne de court terme en financements de long terme, tout en maîtrisant le risque.
Des banques solides financent davantage l'économie.
Il existe d'ailleurs un paradoxe rarement évoqué. Les bénéfices des banques sont souvent présentés comme un frein au financement de l'économie, alors qu'ils en constituent en réalité l'un des principaux moteurs.
Chaque année, une partie importante des résultats est conservée sous forme de réserves, venant renforcer les fonds propres. Or ces fonds propres déterminent directement la capacité future des banques à distribuer de nouveaux crédits.
Plus une banque est rentable, plus son ratio de solvabilité s'améliore. Plus ce ratio est élevé, plus elle dispose d'une marge de manœuvre pour financer de nouveaux projets sans mettre en péril son équilibre financier.
En 2025, le ratio moyen de solvabilité des banques cotées ressort ainsi à 13,8 %, voire 15,7 % si l'on exclut la BTE dont les fonds propres demeurent dégradés. Cette solidité constitue précisément le socle permettant d'accompagner durablement l'économie.
Des banques structurellement peu rentables ou fragilisées ne seraient pas davantage en mesure de financer les entreprises ; elles seraient simplement contraintes de réduire encore davantage leur prise de risque.
Les banques ne sont pas responsables de l'investissement.
Un autre amalgame mérite d'être levé. On reproche régulièrement aux banques de ne pas financer suffisamment les PME, les jeunes entreprises ou les projets innovants. Pourtant, les banques ne créent pas l'investissement.
Leur rôle est de financer des projets présentant une probabilité raisonnable de remboursement. La responsabilité première du dynamisme de l'investissement appartient aux pouvoirs publics.
Ce sont eux qui créent, ou non, un environnement favorable à l'initiative privée : stabilité juridique, visibilité fiscale, efficacité de la justice commerciale, rapidité des procédures administratives, disponibilité du foncier, qualité des infrastructures, sécurité des investisseurs et confiance des entrepreneurs.
Lorsque le climat des affaires se détériore, le nombre de projets bancables diminue naturellement. Les banques deviennent alors plus sélectives, non par manque de volonté, mais parce que le risque économique augmente.
Attendre des banques qu'elles compensent à elles seules les insuffisances du climat d'investissement reviendrait à leur demander d'assumer une mission qui dépasse largement leur vocation.
Le développement économique ne peut reposer exclusivement sur le crédit bancaire. Il suppose d'abord une politique publique capable de restaurer la confiance, de stimuler l'investissement privé et de favoriser l'émergence de projets solides.
Le véritable problème n'est pas le niveau des bénéfices
Le véritable sujet réside davantage dans leur origine. L'exercice 2025 marque un tournant historique. Pour la première fois, la marge d'intérêt, cœur traditionnel du métier bancaire, cesse d'être la première source de revenus du secteur.
Les revenus issus du portefeuille de titres progressent de 37,5 % en une seule année et représentent désormais 38,3 % du produit net bancaire, contre 35,2 % pour la marge d'intérêt. Autrement dit, les banques gagnent désormais davantage grâce à leurs investissements, principalement en bons du Trésor, qu'au financement direct de l'économie.
Cette évolution n'est pas le résultat d'un choix idéologique. Elle répond simplement à une logique économique. Les bons du Trésor offrent aujourd'hui un rendement attractif, présentent un risque très faible et peuvent être facilement refinancés auprès de la Banque centrale.
Face à une demande de crédit encore prudente et à un environnement économique plus incertain, cette allocation des ressources apparaît parfaitement rationnelle.
Elle pose néanmoins une question fondamentale : une économie peut-elle durablement croître lorsque son système bancaire finance davantage l'État que les entreprises ?
Les commissions et les gains de change alimentent le malaise.
En revanche, certaines composantes des revenus bancaires suscitent davantage d'interrogations.
Les commissions atteignent désormais 1,397 milliard de dinars, soit 19,1 % du produit net bancaire. Leur progression reste limitée (+0,9 %), mais leur poids demeure particulièrement élevé.
Les gains de change connaissent également un redémarrage marqué. Après deux années de recul, ils progressent de 18,5 % pour atteindre 543 millions de dinars, représentant 7,4 % du PNB.
Ces revenus sont souvent perçus différemment par l'opinion publique. Les commissions sont directement supportées par les ménages, les PME et les entreprises. Les gains de change pèsent essentiellement sur les opérateurs du commerce extérieur.
Même lorsqu'ils respectent parfaitement le cadre réglementaire, leur importance nourrit un sentiment croissant d'injustice chez de nombreux acteurs économiques. Le débat mérite donc d'être ouvert.
Non pas pour remettre en cause la rentabilité des banques, mais pour réfléchir à un équilibre plus satisfaisant entre la qualité des services rendus, leur tarification et la compétitivité de l'économie.
L'État ne peut pas tout demander aux banques.
Dans un contexte de ralentissement économique, la tentation est grande de faire porter aux banques une partie de la responsabilité du manque d'investissement. Cette approche est pourtant réductrice.
Les établissements bancaires ne peuvent pas devenir simultanément des organismes de développement, des investisseurs publics, des fonds de garantie et des prêteurs de dernier ressort.
Le financement des projets les plus risqués relève davantage des mécanismes publics de garantie, du capital-investissement, du capital-risque ou encore des dispositifs d'accompagnement des PME.
Chaque acteur possède sa mission. Les banques financent les projets viables. Les pouvoirs publics créent les conditions permettant à ces projets de voir le jour.
Confondre ces deux responsabilités reviendrait à fragiliser le système bancaire sans résoudre les difficultés structurelles de l'investissement.
Le défi des prochaines années
Les résultats de 2025 montrent finalement des banques solides, rentables et globalement bien capitalisées. C'est incontestablement une bonne nouvelle pour la stabilité financière du pays. Mais ils révèlent également une transformation profonde de leur modèle économique.
La rentabilité dépend désormais davantage des revenus du portefeuille de titres, des commissions et des opérations de change que du financement traditionnel de l'économie. Cette évolution est parfaitement compréhensible dans le contexte actuel.
Elle ne pourra toutefois constituer un modèle durable. À moyen terme, la véritable croissance du secteur bancaire dépendra de sa capacité à retrouver progressivement son rôle historique de financeur de l'économie productive. Cela suppose néanmoins que les entreprises retrouvent elles-mêmes des perspectives d'investissement suffisamment attractives et que l'environnement économique encourage davantage la prise d'initiative.
La véritable question n'est donc pas de savoir si les banques gagnent trop d'argent. La véritable question est de savoir si l'économie tunisienne crée aujourd'hui suffisamment de projets solides, rentables et bancables pour permettre aux banques de redevenir pleinement des financeurs de la croissance.
C'est probablement sur ce terrain que devrait désormais se concentrer le débat.


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