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ECONOMIE

Projet Gasaat : ce que prépare réellement l’appui américain de 1,536 million de dollars

Projet Gasaat : ce que prépare réellement l’appui américain de 1,536 million de dollars

L’enveloppe américaine de 1,536 million de dollars ne finance ni la construction ni l’exploitation de la future mine. Elle doit préparer la mobilisation de capitaux privés pouvant dépasser 100 millions de dollars, un objectif qui reste conditionné à l’avancement technique, financier et réglementaire du projet.

Le phosphate tunisien suscite un intérêt croissant au-delà des partenaires traditionnels du pays. Le département d’État américain a lancé un appel à projets intitulé « Sécurisation des chaînes d’approvisionnement américaines en minerais critiques – Tunisie », doté d’un financement pouvant atteindre 1,536 million de dollars.

Le programme vise à rapprocher des investisseurs, des institutions financières et des fournisseurs américains de l’entreprise australienne PhosCo, qui développe le projet Gasaat dans le nord-ouest de la Tunisie. Son objectif affiché est de mobiliser plus de 100 millions de dollars de capitaux privés américains et de favoriser une participation américaine de 30 à 40 % dans le capital de PhosCo.

Ces montants doivent cependant être interprétés avec précaution. La subvention publique américaine ne financera pas directement la mine, tandis que les 100 millions de dollars représentent un objectif de mobilisation, sans engagement ferme annoncé à ce stade.

Pourquoi PhosCo se trouve au centre du programme américain

PhosCo est une entreprise australienne cotée à la Bourse de Sydney. Elle contrôle intégralement Himilco Resources Pty Ltd, dont la succursale tunisienne détient le permis de recherche du projet Gasaat.

Ce permis porte sur une superficie de 11 200 hectares répartie entre les gouvernorats de Kasserine, du Kef et de Siliana. Il a été accordé à Himilco Resources Pty Ltd Tunisian Branch par un arrêté ministériel du 20 février 2025, publié au Journal officiel de la République tunisienne le 6 mars 2025.

Le titre a été délivré pour une période initiale de trois ans. La société est tenue de réaliser un programme minimal de travaux de recherche estimé à 35,07 millions de dinars.

L’arrêté indique que l’attribution du permis a obtenu l’avis favorable du Comité consultatif des mines ainsi que la non-objection du ministère de la Défense. L’État tunisien a donc officiellement autorisé la filiale de PhosCo à mener des recherches géologiques et à évaluer les ressources présentes dans le périmètre de Gasaat.

Selon les estimations publiées par PhosCo, le projet disposerait d’une ressource conforme au référentiel minier australasien JORC de 166,6 millions de tonnes, avec une teneur moyenne de 20,6 % en pentoxyde de phosphore. Cette estimation repose sur les travaux effectués sur quatre des neuf zones de prospection identifiées.

Il s’agit toutefois d’une estimation établie par l’entreprise selon un référentiel technique international, et non d’un volume de réserves exploitables officiellement validé par les autorités tunisiennes.

Une subvention américaine destinée à préparer les transactions

L’enveloppe de 1,536 million de dollars constitue le montant maximal que le département d’État américain pourrait accorder à l’organisme chargé de mettre en œuvre le programme pendant une période de 18 à 24 mois.

Cette somme ne servira ni à acheter des actions de PhosCo, ni à financer des équipements miniers, ni à lancer l’extraction du phosphate. Le document américain interdit d’ailleurs l’utilisation de la subvention pour réaliser une prise de participation ou une injection directe de capital dans une entreprise commerciale.

Les fonds doivent financer un dispositif d’accompagnement comprenant notamment la recherche et la sélection d’investisseurs américains, l’organisation de présentations du projet, la préparation des audits préalables aux transactions ainsi que la mise en place d’espaces sécurisés permettant aux investisseurs d’examiner les données financières, juridiques et techniques.

Le programme prévoit également une assistance à la structuration d’accords de partenariat et de contrats d’achat à long terme. Il doit favoriser la coordination avec la Société américaine de financement du développement international et d’autres institutions susceptibles de proposer des crédits, des garanties ou des mécanismes de partage des risques.

Une partie des travaux portera enfin sur les normes techniques, la transformation du phosphate et la valorisation éventuelle de certains sous-produits, dont le cadmium.

Les 1,536 million de dollars financeront ainsi la préparation commerciale, financière et technique du projet. Ils ne représentent pas le financement du projet minier proprement dit.

Les 100 millions de dollars restent un objectif

Le programme américain ambitionne de mobiliser plus de 100 millions de dollars de capitaux privés afin de permettre à des investisseurs américains d’acquérir collectivement entre 30 et 40 % du capital de PhosCo.

Il vise parallèlement à générer entre 15 et 25 millions de dollars d’exportations américaines d’équipements et de machines, ainsi qu’à faciliter la conclusion de contrats d’approvisionnement à long terme en phosphate.

Ces objectifs traduisent la volonté des États-Unis de diversifier leurs sources d’approvisionnement en minerais stratégiques et de réduire leur dépendance envers des producteurs considérés comme moins fiables ou moins alignés sur leurs intérêts économiques.

Mais aucun investissement privé de 100 millions de dollars n’est encore annoncé. Le résultat dépendra de la capacité du programme à convaincre des fonds, des industriels et des institutions financières de participer effectivement à l’opération.

La destination précise des capitaux dépendra également de la structure retenue. Si PhosCo réalise une augmentation de capital, les ressources levées pourraient financer les études de faisabilité, l’ingénierie, les infrastructures et le développement de Gasaat. Si les investisseurs rachètent des actions existantes, une partie des fonds pourrait revenir aux actionnaires vendeurs plutôt qu’au projet tunisien.

Il serait donc inexact d’affirmer que les États-Unis investiront directement 100 millions de dollars dans une mine de phosphate en Tunisie.

Un permis de recherche ne vaut pas autorisation d’exploiter

Le Code minier tunisien permet à des personnes physiques ou morales tunisiennes ou étrangères, disposant des capacités financières et techniques nécessaires, d’exercer des activités de recherche et d’exploitation minières.

Cela ne signifie pas que les ressources du sous-sol sont cédées à l’entreprise étrangère. Les substances minérales classées comme mines relèvent du domaine public de l’État. Une entreprise obtient seulement un droit limité, conditionnel et contrôlé par les autorités tunisiennes.

Surtout, le droit distingue le permis de recherche de la concession d’exploitation.

Le permis détenu par Himilco autorise les études géologiques, les forages, les essais et l’évaluation du gisement. Il ne donne pas le droit de lancer une production commerciale de phosphate.

Pour exploiter Gasaat, l’entreprise devra demander une concession distincte. Celle-ci devra être limitée au périmètre dans lequel une découverte économiquement exploitable aura été démontrée. Son octroi nécessitera un cahier des charges, l’examen des capacités techniques et financières du demandeur, l’accord du Comité consultatif des mines et un nouvel arrêté du ministre chargé des Mines.

À ce stade, les documents publics consultés confirment l’existence du permis de recherche, mais pas l’octroi d’une concession d’exploitation à Himilco ou à PhosCo.

L’État tunisien a donc accepté la présence d’un opérateur étranger dans la phase d’exploration. Il ne lui a pas encore accordé l’autorisation définitive d’extraire et de commercialiser le phosphate de Gasaat.

Le partage de la valeur sera la question centrale

L’intérêt américain peut faciliter l’accès de Gasaat aux capitaux, à l’expertise technique, aux équipements et aux débouchés internationaux. Le projet pourrait également créer des emplois et contribuer au développement d’une région disposant de ressources minières importantes mais encore peu valorisées.

Les bénéfices réels pour la Tunisie dépendront toutefois des conditions retenues lors d’une éventuelle entrée en exploitation.

Les autorités devront notamment préciser les redevances et les recettes fiscales attendues, la participation éventuelle d’acteurs tunisiens, les obligations d’emploi local, le recours aux fournisseurs nationaux, les engagements environnementaux et les modalités d’utilisation de l’eau.

La nature du produit exporté sera également déterminante. Une simple extraction suivie d’une exportation de phosphate marchand générerait moins de valeur ajoutée qu’un projet intégrant une transformation locale en acide phosphorique ou en engrais.

L’entrée d’investisseurs étrangers ne constitue donc pas, en elle-même, une perte de contrôle sur la ressource. Elle devient un véritable levier économique seulement si l’État conserve la maîtrise des autorisations et obtient un partage équilibré de la valeur créée.

Le programme américain marque une étape importante dans la recherche de financements pour Gasaat. Mais plusieurs étapes restent à franchir : sélection du bénéficiaire de la subvention, mobilisation effective des investisseurs, réalisation des études techniques, structuration du financement et, surtout, décision souveraine de la Tunisie sur l’octroi d’une éventuelle concession d’exploitation.

Pour l’heure, Washington finance la préparation d’une opération et cherche à attirer des capitaux privés. La mine, elle, n’est pas encore autorisée.

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