ECONOMIE
L'inflation en Tunisie : fin de cycle ou rebond ?
Depuis son pic historique de 10,4% enregistré en février 2023, le taux d'inflation en Tunisie a inscrit une tendance désinflationniste soutenue sur près de trois ans. Cette dynamique remarquable — 35 mois consécutifs de décélération, avec quelques corrections ponctuelles à la hausse — a conduit l'indice à un premier plancher de 4,8% en janvier 2026, niveau le plus bas depuis le début du cycle inflationniste post-Covid.
Ce reflux a permis à la Banque Centrale de Tunisie (BCT) de franchir un cap important : une première baisse du taux directeur de 8,0% à 7,5% avait été actée en avril 2025, puis un second assouplissement de 50 points de base supplémentaires a ramené le taux à 7% avec effet au 7 janvier 2026.
Un signal d'alerte en avril 2026
Les données de l'INS pour les mois de février et mars 2026 avaient déjà semé le doute, avec un taux stable à 5,0% — un palier qui pouvait s'interpréter aussi bien comme une consolidation que comme un plancher. Le communiqué d'avril 2026 publié le 5 mai 2026 lève en partie le voile : le taux d'inflation rebondit à 5,5%.
Le facteur géopolitique : la guerre en Iran et l'inflation importée
Un élément nouveau et structurellement important est venu compliquer la lecture conjoncturelle depuis le 28 février 2026 : le déclenchement du conflit armé en Iran, dont les répercussions sur les marchés internationaux des matières premières sont déjà perceptibles.
Sur les marchés mondiaux, les prix du pétrole et du gaz naturel ont subi une forte pression haussière, les tensions dans le détroit d'Ormuz menaçant les flux d'hydrocarbures du Golfe. Cette volatilité se transmet mécaniquement aux prix des intrants agricoles (engrais, transport, irrigation), des produits manufacturés importés et des matières premières industrielles.
En Tunisie cependant, la transmission est amortie à court terme. L'État subventionne directement les prix de l'énergie — pétrole, gaz et électricité — absorbant ainsi le premier choc tarifaire. Cette politique de bouclier tarifaire protège les ménages et les entreprises d'une répercussion immédiate sur leurs factures énergétiques, ce qui explique que la contribution de l'énergie à l'inflation reste quasi nulle dans les données d'avril 2026 (0,0 point de contribution selon l'INS).
Mais le choc se diffuse par des canaux indirects, dont les effets se feront davantage sentir dans les prochains mois :
Les produits alimentaires importés : la hausse des coûts de fret maritime et aérien renchérit les prix CAF des denrées importées (céréales, oléagineux, légumineuses). La Tunisie, importatrice nette de blé et d'huiles végétales, est particulièrement exposée.
Les produits manufacturés et les intrants industriels : la hausse du coût des intrants dans un contexte de tensions géopolitiques globales alourdit la facture des importations libellées en devises étrangères.
La pression budgétaire sur les subventions : plus la durée du conflit s'allonge, plus le coût de maintien des subventions énergétiques pèse sur les finances publiques tunisiennes, déjà sous tension. Un ajustement tarifaire partiel — même limité — ne peut être exclu à l'horizon du second semestre 2026, ce qui constituerait un choc inflationniste direct et brutal.
Ce facteur géopolitique modifie le profil de risque des scénarios : il réduit la probabilité d'une reprise franche de la désinflation et accroît celle d'une inflation durablement ancrée au-dessus de 5%.
Trois scénarios pour juin 2026
Scénario 1 — Stabilisation haute autour de 5,5% — probabilité : forte
Le rebond d'avril reflète en partie un effet saisonnier classique (fin des soldes habillement, tensions printanières sur les légumes et fruits frais). Ces facteurs se dissipent en mai-juin. L'inflation se consolide autour de 5,5%, sans accélération supplémentaire. La guerre en Iran maintient une pression diffuse sur les prix des importations, mais le bouclier des subventions énergétiques en limite les effets immédiats. La BCT reste en mode pause, observant l'évolution avant toute nouvelle décision.
Scénario 2 — Rebond confirmé vers 6,0% — probabilité : modérée et en hausse
Si les tensions alimentaires persistent — notamment sur la viande, la volaille et les fruits — et que la dynamique des produits libres non alimentaires continue de s'accélérer, l'inflation pourrait atteindre 6,0% en juin. Le conflit iranien amplifie ce risque en renchérissant les coûts d'importation et en alimentant les anticipations inflationnistes des opérateurs économiques. Ce scénario remettrait en cause l'option d'une nouvelle baisse du taux directeur et exposerait la BCT à un dilemme délicat entre soutien à la croissance et crédibilité anti-inflationniste.
Scénario 3 — Reprise de la désinflation vers 5,0% — probabilité : faible
Si le choc d'avril est purement saisonnier et transitoire, une correction devrait s'opérer dès mai, ramenant l'inflation vers 5,0% en juin. Ce scénario, le plus favorable, suppose que la guerre en Iran n'entraîne pas de perturbations durables sur les chaînes d'approvisionnement et que le dinar se stabilise. Il validerait l'orientation accommodante de la BCT et pourrait ouvrir la voie à une troisième baisse du taux directeur dans le second semestre 2026. Il reste néanmoins peu probable tant que le contexte géopolitique régional demeure incertain.
La publication de l'INS prévue le 5 juin 2026 permettra de trancher entre ces trois trajectoires et de répondre à la question centrale : le pic de 5,5% en avril est-il le début d'un nouveau cycle haussier, ou simplement la dernière perturbation avant la stabilisation ? Dans un contexte où l'inflation importée guette en embuscade, la vigilance de la BCT n'aura jamais été aussi stratégique.