Le football tunisien peut-il encore rester une association ?
L'introduction en Bourse de Taraji Holding, annoncée en 2025 avant d'être finalement abandonnée, aura eu au moins un mérite : ouvrir un débat que le football tunisien ne peut plus éluder. Derrière cette opération inédite se cachait une question beaucoup plus profonde que celle d'une simple levée de fonds : le statut juridique actuel des clubs sportifs est-il encore adapté aux réalités du football professionnel ? Depuis plusieurs décennies, le football est devenu une véritable industrie mondiale. Les grands clubs ne sont plus de simples associations sportives ; ils sont des entreprises qui investissent dans leurs infrastructures, développent leur marque, exploitent des droits audiovisuels, commercialisent des produits dérivés, gèrent des académies de formation et réalisent des transferts de joueurs représentant parfois plusieurs centaines de millions d'euros. En Tunisie, pourtant, les clubs professionnels continuent d'évoluer dans un cadre juridique conçu pour des associations à but non lucratif. Ce décalage entre le droit et la réalité économique constitue probablement l'un des principaux freins au développement du football tunisien. Le décret-loi n° 2011-88 du 24 septembre 2011 portant organisation des associations repose sur une philosophie parfaitement légitime. Son article 2 définit l'association comme une convention par laquelle plusieurs personnes poursuivent des objectifs autres que la réalisation de bénéfices. L'article 4 interdit, quant à lui, aux associations d'exercer des activités commerciales en vue de distribuer des fonds au profit de leurs membres dans leur intérêt personnel. Cette approche répond à une logique claire. Une association n'est pas créée pour enrichir ses membres, mais pour servir une mission d'intérêt collectif. Dans le domaine sportif, cette mission consiste à promouvoir la pratique sportive, former les jeunes, favoriser la cohésion sociale et contribuer à l'intérêt général. À ce titre, il est parfaitement cohérent que les associations puissent bénéficier de subventions publiques, de dons ou d'avantages fiscaux. Le problème n'est donc pas la philosophie du texte. Elle demeure pleinement pertinente pour l'immense majorité des associations tunisiennes. En revanche, le football professionnel n'est plus une activité associative au sens classique du terme. Aujourd'hui, un club de Ligue 1 ne se limite plus à organiser des compétitions sportives. Il négocie des contrats de sponsoring, vend des espaces publicitaires, commercialise des produits dérivés, développe son image de marque, investit dans la formation des jeunes joueurs et réalise des opérations de transferts qui représentent parfois sa principale source de revenus. Son activité est devenue profondément économique. Pourtant, son statut juridique continue de le priver de l'un des principaux leviers de développement de toute entreprise : l'accès au capital. Un club organisé sous forme associative ne peut pas ouvrir son capital à des investisseurs. Il ne peut pas émettre d'actions. Il ne peut pas attirer durablement des fonds propres destinés à financer un projet de développement. Son modèle économique repose essentiellement sur les recettes des matchs, les contrats de sponsoring, les droits audiovisuels, les subventions publiques et, trop souvent, sur les contributions personnelles de son président. C'est probablement là que réside la principale faiblesse du football tunisien. Depuis des années, les grands clubs vivent au rythme de leurs dirigeants. Lorsqu'un président fortuné accepte d'injecter des ressources importantes, le club retrouve de l'ambition. Lorsqu'il se retire ou rencontre des difficultés financières, tout l'équilibre économique vacille. Cette dépendance à une personne physique empêche l'émergence d'une véritable stratégie de long terme et fragilise la pérennité des institutions sportives. Or, un grand club ne devrait jamais dépendre de la fortune ou de la générosité d'un seul homme. À l'inverse, une société anonyme dispose d'une gouvernance plus pérenne. Son capital peut être détenu par plusieurs investisseurs. Son patrimoine est distinct de celui de ses actionnaires. Son financement peut être assuré par des augmentations de capital, des émissions obligataires ou, éventuellement, par un recours au marché financier. Cette architecture permet de financer des projets structurants sans faire reposer l'avenir du club sur un mécène providentiel. Les bénéfices d'une telle évolution dépasseraient largement la seule question financière. Des clubs mieux capitalisés pourraient investir dans des centres de formation modernes, améliorer leurs infrastructures, professionnaliser leur encadrement technique, développer la médecine sportive, renforcer le recrutement et bâtir de véritables académies capables de produire des joueurs de haut niveau. Les transferts de joueurs ne seraient plus seulement une nécessité financière destinée à combler des déficits, mais le résultat d'une stratégie de création de valeur reposant sur la formation et la valorisation des talents. Une telle réforme favoriserait également une gouvernance plus transparente. Les sociétés anonymes sont soumises à des règles strictes en matière de publication d'informations financières, de contrôle interne et de responsabilité des dirigeants. Elles offrent ainsi un cadre plus rassurant pour les investisseurs, les partenaires économiques et les établissements financiers. Faut-il pour autant abandonner le modèle associatif ? Certainement pas. Les associations sportives jouent un rôle historique et social qu'il convient de préserver. Elles incarnent l'identité des clubs, leurs valeurs, leur ancrage territorial et leur mission de promotion du sport auprès des jeunes. La solution ne réside donc pas dans la disparition des associations, mais dans l'introduction d'une option juridique nouvelle. L'association pourrait conserver son rôle institutionnel, son identité sportive et son patrimoine moral, tout en ayant la possibilité de transférer son activité professionnelle à une société anonyme qu'elle contrôlerait. Cette société serait chargée de l'exploitation commerciale du football professionnel, de la recherche d'investisseurs et du financement des projets de développement. C'est précisément dans cette direction que s'inscrivait le projet Taraji Holding. Au-delà de son issue, cette initiative avait le mérite de poser les bases d'une réflexion sur l'évolution du modèle économique du sport en Tunisie. Le football tunisien ne manque ni de passion, ni de talents. Il souffre surtout d'un cadre juridique qui ne correspond plus aux exigences d'un sport devenu une véritable industrie. La question n'est donc plus de savoir si le modèle associatif a rendu de précieux services au football tunisien. Il l'a fait, incontestablement. La véritable question est désormais de savoir s'il peut, à lui seul, accompagner les ambitions du football tunisien des vingt prochaines années. L'histoire du sport montre que les plus grandes réformes sont souvent celles qui permettent de préserver l'esprit des institutions tout en leur donnant les moyens d'évoluer. Il est peut-être temps d'offrir aux clubs tunisiens cette liberté : celle de choisir, s'ils le souhaitent, de devenir de véritables entreprises sportives, sans renoncer à leur identité ni à leur mission sociale.






